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FIEVRE ROMAINE

lundi 7 octobre 2013, par Sophie

Quelques pages, une nouvelle, un tout petit livre mais un chef d’œuvre. Cet exemplaire, trouvé chez un bouquiniste, était, jadis, offert "par les libraires du groupement l’œil de la lettre".


Délicatement, imperceptiblement, via un vocabulaire méticuleusement choisi, l’auteure décrit le basculement d’une amitié de plusieurs années. La nouvelle raconte, presque en temps réel, la discussion qui s’engage entre deux vieilles amies, que leurs filles respectives ont laissé seules. Entre la fin du déjeuner et l’annonce du diner, elles s’avouent mutuellement de terribles secrets.

Premières pages :

I

"Deux Américaines, élégantes et mûres, s’éloignèrent de la table du restaurant romain où elles venaient de déjeuner, puis s’accoudèrent à la balustrade, se surveillant du coin de l’œil, et contemplèrent les splendeurs offertes du Palatin et du Forum, les enveloppant d’un même regard bienveillant.

Tandis qu’elles se penchaient ainsi, une vois d’adolescente monta des escaliers menant à la cour : "Eh bien, venez donc !" criait-elle, non pas aux deux femmes mais à une invisible compagne, "laissons ces deux jeunes personnes à leur tricot !". Une voix tout aussi fraîche lui répondit : "Oh, écoutez, Barbara, il ne s’agit pas vraiment de tricot... - Enfin, je parlais au figuré, reprit la première. Après tout, nous ne permettons guère d’autre occupation à nos mères..." et la conversation se perdit dans les méandres de l’escalier.

Les deux dames se regardèrent de nouveau, cette fois-ci avec un soupçon d’embarras, et la plus petite et pâle des deux opina de la tête et rougit légèrement.

"Barbara !" fit-elle sur un ton de reproche que ne perçut même pas la moqueuse.

L’autre femme, plus altière, qui avait un teint coloré et un petit nez volontaire surmonté par des sourcils noirs et vigoureux, émit un rire empreint de bonne humeur :

"Voilà donc ce que nos filles pensent de nous !"

Son amie répondit par un geste désabusé :

"Pas de nous en tant que personnes. Souvenons-nous de cela ! Plutôt en tant qu’entité collective : les mères. Et vous voyez" - d’un air légèrement coupable, elle tira de son joli sac noir un écheveau de soie écarlate traversé de deux aiguilles - , "on ne sait jamais, murmura t-elle. Les mœurs nouvelles nous ont certes donné beaucoup de temps à tuer et parfois je suis fatiguée de ne rien faire d’autre que contempler - même ceci".

Elle faisait allusion au sublime paysage qui se déroulait à leurs pieds. La dame aux cheveux noirs eut un petit rire et toutes deux se consacrèrent au site, le savourant en silence, avec une sorte de sérénité diffuse qui leur venait de la splendeur printanière du ciel romain. L’heure du déjeuner était passé depuis longtemps et elles pouvaient prendre tranquillement possession de cette partie de la terrasse. A l’autre extrémité, quelques groupes s’attardaient, rêvaient au paysage, ramassaient leurs guides, cherchaient des pourboires - puis les touristes s’éparpillèrent et les deux dames trônèrent seules dans l’air pur des hauteurs.

"Après tout je ne vois pas pourquoi on nous chasserait", fit Mrs Slade, la dame au teint fleuri et aux sourcils bien dessinés. Deux fauteuils de rotin abandonnés s’offraient à elles ; après les avoir placés à son gré près de la balustrade, elle s’assit et contempla le Palatin.

"Oui, vraiment, c’est bien la plus belle vue du monde.

- Elle le sera toujours pour moi", reprit son amie Mrs Ansley, insistant si légèrement sur le moi que Mrs Slade, bien qu’elle l’eut perçu, se demanda si ce n’était pas tout à fait accidentel, comme cette pléthore de mots soulignés au hasard dans les correspondances désuètes.

"Grace Ansley a toujours eu quelque chose de suranné" pensa t-elle ; et, à haute voix, elle ajouta, avec un sourire rétrospectif :

"Voilà des années que nous sommes toutes les deux familières de ce site. Quand nous nous y sommes rencontrées, nous étions encore plus jeunes que nos filles à présent ; vous souvenez-vous ?

- Oui, bien sûr, je m’en souviens", murmura Mrs Ansley, avec la même tension indéfinissable."


Edith Wharton WIKI

The mount, la demeure restaurée d’Edith Wharton

La nouvelle fut adaptée pour le théâtre > Suzanne Flon parle de son interprétation en 1988 > INA

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