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Pour ou contre Femen ? Ou comment je me suis fait un avis en un après-midi…

vendredi 23 novembre 2012, par Platine

Portraits de militantes #1 : Retour sur les manifestations de Dimanche.


Il était 14h30 lorsque nous sommes arrivé-e-s à notre point de rendez-vous devant l’hôtel Le Walt. Après avoir participé à la contre-manifestation du samedi organisée par Frigide Barjot et ses acolytes, comme d’autres lesbiennes et gays réuni-e-s au sein d’un groupe informel désireux de porter des revendications plus radicales et audibles que celles des groupes LGBT mainstream, j’avais décidé de faire acte de présence pacifique, en marge du cortège intégriste. Notre idée était d’effectuer un sit in silencieux, afin de protester visiblement – mais sans trop prendre de risques – contre leur rengaine homophobe et les dangers que ce genre de groupes fait peser sur la laïcité qui est censée avoir cours en République française.

 

Photo : Même droits pour tous. © Chill O.

 

Parmi la dizaine de personnes que j’ai retrouvées à la sortie de métro ce jour là, aucune n’était prévenue de l’action de Femen. Nous avons pourtant remarqué la présence d’un groupe, sur le quai de la station Ecole Militaire, avec une fille qui brandissait le poing au loin en nous voyant sortir de la rame, reconnaissant sans doute à travers nos tenues « bigarrées » des allié-e-s bienvenu-e-s. En haut des escaliers, c’est une autre personne qui participait à l’organisation de leur action qui nous a averti-e-s de leur identité et du fait qu’un happening était en préparation.

Quelques minutes ont suffi aux forces de police pour nous reconnaître, nous déconseiller de participer à la manif, nous rattraper et nous contraindre à nous entasser sur un trottoir éloigné, après avoir compris qu’on n’avait pas envie de rebrousser chemin. Pendant environ un quart d’heure, nous avons attendu ainsi encerclé-e-s par une bonne vingtaine de CRS, ne sachant ce qui allait se passer... Quand soudain les filles de Femen ont déboulé, entraînant dans leur sillage une petite meute de journalistes !

Elles ont surgi en sprintant, essoufflées. Elles avaient été coursées, frappées, molestées. Les slogans peints sur l’arrière de leur corps étaient pour partie effacés. Certaines avaient des traces sur le visage ; l’une la lèvre entaillée, une autre un peu de sang qui coulait du nez. Et je crois pouvoir dire sans en rajouter qu’on lisait clairement la peur autant que la détermination dans leur regard. Pourtant, presque aussitôt arrivées et alors que les journalistes les assaillaient de questions, elles se sont tournées vers nous en disant : « C’est pour vous qu’on fait ça ! On est avec vous ! « In Gay We Trust ! ». « In Gay We Trust », c’est le premier cri qu’elles ont poussé devant les caméras, il me semble, avant leurs autres invectives ciblant la religion. Puis elles se sont approchées de nous pour une accolade individuelle chaleureuse et des mots de réconforts mutuels en français ou en anglais. Nous sommes restées un temps stupéfait-e-s et silencieux-ses, à observer la scène plutôt qu’à nous en sentir réellement acteurs-actrices. Enfin, l’un-e après l’autre, nous avons commencé à nous ranger derrière et à côté d’elles, le poing dressé à leur manière, et nous avons repris en chœur leurs slogans.

 

 

Je ne savais pas trop que penser des Femen jusqu’alors. Je ne connaissais pas le contexte ukrainien – notamment en ce qui concerne les droits et la place des femmes dans la société. J’avais bien eu vent de quelques unes de leurs actions mais je n’avais pas lu grand chose les concernant. Et une de leurs interventions sur la prostitution, où elles me semblaient suivre une ligne abolitionniste et quelque peu moraliste, m’avait plutôt refroidie (j’avais été choquée par un slogan assimilant la prostitution au viol). J’étais aussi assez sceptique sur leur manière de se revendiquer d’un « nouveau féminisme » (comme si tout était à jeter dans « l’ancien ») et sur la théâtralisation de leurs actions. En revanche, je percevais spontanément l’intérêt de l’usage des corps nus pour médiatiser les revendications féministes et je me sentais heurtée par la manière dont certains journalistes évoquaient leurs exploits, sourire en coin, en parlant d’elles simplement comme de « provocatrices aux seins nus ».

 

Photo : Cécile Char

 

J’ai personnellement grandi avec une éducation catholique. Le temps passant, je me suis détachée de celle-ci, mais elle fait partie d’un héritage familial que je n’ai pas envie de renier totalement. Je respecte donc celles et ceux qui ont cette croyance religieuse au fond d’eux, à défaut de la partager, pourvu que leur conviction ne les amène pas à vouloir que l’Eglise interfère dans les affaires publiques. Je peux donc comprendre que la mise en scène de l’action de dimanche dernier, où les filles se sont déshabillées après avoir enfilé de fausses tenues de nonnes ait choqué. Comme je comprends que certains des slogans qu’elles ont repris, comme « Fuck God », soient perçus comme effectuant un amalgame dommageable entre les croyants laïcs et les autres (avec le recul, je lui préfère d’ailleurs « Fuck your God » ou « Fuck the church », qu’elles ont aussi employés, et qui pointent sans doute mieux les dérives des intégristes religieux).

 

 

Pourquoi, malgré tout ça, me suis-je retrouvée derrière les Femen, un dimanche, à lever le poing, reprendre leurs slogans anti-religieux, les applaudir, les remercier ?... Pour la même raison, je crois, que d’autres camarades gays, lesbiennes, bi et trans présent-e-s sur les lieux, globalement mal informé-e-s des actions de Femen et pas forcément féministes ni très politisé-e-s ? Avant tout chose parce que j’ai vu de la bravoure – voire, n’ayons pas peur des mots, de l’héroïsme – dans leur action... Parce que les Femen sont majoritairement des femmes hétérosexuelles, aussi (en tout cas, c’est comme ça que j’interprète leur « Cette action, c’est pour vous ! »). Et voir ces femmes hétéros inconnues, dont certaines ne parlaient pas français, débarquer dans la fragilité de leur nudité après un passage à tabac et nous regarder droit dans les yeux en criant « In Gay We Trust », cela avait quelque chose d’à la fois surréaliste et profondément réconfortant. C’était vraiment une émotion très forte... Car où sont-ils et elles, nos ami-e-s, nos parents, nos frères et sœurs hétéros, nos intellectuel-le-s, nos représentant-e-s politiques, nos modèles, nos idoles… depuis des semaines que l’on entend seulement s’exprimer les opposant-e-s à l’égalité des droits ? Ont-ils bien saisi le pourquoi de la rage qui nous anime ? Combien de « clauses de conscience » leur faut-il ? Et combien d’entre nous, gays, lesbiennes, bi et trans, pourtant directement concerné-e-s par le combat pour l’égalité, sont-ils prêts non seulement à descendre dans la rue en dehors de la Gay Pride mais, a fortiori, à risquer de perdre une dent ou de se faire casser une côte (comme cela a apparemment été le cas de plusieurs des Femen au terme de l’action de dimanche) pour défendre « notre » cause ?

 

Photo : Cécile Char

 

Alors trois jours ont passé depuis cet épisode... Qu’en reste-t-il, pour moi ? A titre personnel, les stratégies et les méthodes des Femen ne sont pas celles que j’emploierais de façon préférentielle pour défendre un message féministe ; leurs revendications ne sont pas toutes les miennes ; leurs références me sont largement étrangères. J’en suis encore plus convaincue depuis dimanche, où leur intervention a suscité l’envie d’en apprendre davantage sur le groupe, de lire de nouveaux articles, etc. Ainsi, par exemple, je ne connais pas l’ouvrage La femme et le socialisme, qui constitue aux dires d’Inna Shevchenko leur livre de chevet et, à vrai dire, je m’étonne qu’un ouvrage écrit par un homme puisse constituer la bible d’un groupe féministe (qui plus est souvent présenté comme radical). Cependant, une chose est sûre désormais : les Femen ont gagné mon respect !

 

Photo : Contre Manifestation ’Pour le Mariage pour tous’ [17/11/2012] © Jacob Khrist

6 messages
  • Le background, désormais, vous le connaissez. J’étais aussi, protagoniste malgré moi, de l’action des Femen. Et moi aussi, j’ai été profondément touchée par leur action. Mais, contrairement à Cécile, j’ai trouvé leur provocation anti-religieuse totalement jubilatoire. J’ai hurlé « Fuck God » à pleins poumons, et qu’est-ce que c’était libérateur de le faire ! Comme c’est génial de pouvoir dire un truc qui est devenu désormais imprononçable ! Qui ose encore dire que la religion est un système de domination machiste ? Qui est prêt à dépoussiérer la fameuse phrase de Marx : « la religion est l’opium des peuples » ? Très peu de monde. Les Femen le font. Respect.

    Quant à leur nudité guerrière, je la trouve extrêmement puissante et jouissive. Par contre, si j’ai la chance de rencontrer à nouveau les Femen, je leur demanderai : « Vous, qui tout en l’exhibant, vous réappropriez votre corps et en faites l’instrument de votre libération, pourquoi ne comprenez-vous pas que d’autres fassent de même, y compris dans l’exercice du travail sexuel ? ». Ce sera probablement une question sans réponse. Mais on aura quand même vécu un grand truc ensemble, un dimanche de novembre à Ecole Militaire.

    • Merci pour ce beau témoignage et pour la mise en perspective. Je ne suis pas d’accord avec le commentaire ci-dessus, mais c’est une grosse division chez les féministes en ce moment. Moi je leur dirais plutôt « Vous, qui tout en l’exhibant, vous réappropriez votre corps et en faites l’instrument de votre libération, merci de faire comprendre que le corps des femmes ne peut pas être un objet de consommation institutionnalisé". Et je dis bien institutionnalisé. Je n’ôte à personne son libre-arbitre en la matière. Puisque Marx est de la partie, d’accord, "la religion est l’opium des peuples", mais alors n’oublions pas sa critique du capitalisme, dont ce constat sur la religion (pourquoi le peuple a t-il besoin d’opium si ce n’est parce qu’il souffre ?) fait partie. En matière de travail sexuel comme ailleurs, il s’agit d’abord de lutter contre l’exploitation de l’homme/la femme par l’homme/la femme. Que certain.e.s ne se soient pas exploité.e.s, c’est tant mieux pour elles/eux. Mais que certain.e.s le soient me paraît autrement plus important en terme de législation.

    • (je précise, avant que tout le monde ne me tombe dessus, que je suis totalement contre le délit de racolage passif instauré par Sarkozy dans les LSI de 2003)

    • Ce n’est pas le lieu ici de refaire tout le débat qui déchire les féministes depuis des années. Personnellement, je ne nie pas les mécanismes de domination, voire d’exploitation, qui peuvent imprégner les relations sexuelles tarifées. Mais entre nous, qui croit échapper à ces mécanismes de domination ? Est-ce qu’il y des personnes qui pensent sérieusement que ces processus, liés à l’argent et au pouvoir, ne sont pas à l’œuvre dans la plupart des couples, dans la grande majorité des mariages, voire dans les relations lesbiennes ?
      Ce que je conteste n’est pas la dénonciation de la domination, mais l’idée que seules les prostituées seraient concernées. C’est une question de degrés, et encore, pas toujours.

      At the end of the day, entre une femme prostituée et moi, y a-t-il une distance si grande, voire une différence de "nature", qui m’autorisent à produire des discours moralisateurs sur sa condition et pas sur la mienne ? Je ne crois pas.
      Voilà donc mon credo : soyons conscientes de nos contraintes, retournons nos stigmates !

    • Mais je suis totalement d’accord avec toi. Je n’ai pas du tout une position moraliste sur la question. Et je ne dis pas un instant que seules les prostituées seraient concernées. La dénonciation de la domination, c’est partout, tout le temps. Après, je ne suis pas d’accord pour qu’un gouvernement prenne sur ces questions une position (réglementariste, donc) que je trouve participer du libéralisme économique. Chacun son credo, comme tu dis !

    • "Aujourd’hui la page F.B FEMEN France a été fermée ! Le jour précisément de la lutte contre les violences faites aux femmes… La page F.B "Jeunesse France Civitas", entre autre, se porte très bien merci pour "elle"... "